Le surmenage forcé

Un projet soudainement devenu urgent

« Le projet doit être livré au plus tard ce vendredi, les gars. Vous allez sûrement devoir faire quelques heures supplémentaires… vous n’avez pas de problème avec ça? » Une fois cette phrase prononcée par Bill, le tout-puissant patron de Bertrand, un inconfortable mais court silence régna dans la pièce dénotant que oui, effectivement, certains avaient des problèmes avec ça. Mais de quoi aurait eu l’air Bertrand s’il avait dit ce qu’il pensait? Probablement d’un employé qui n’était pas suffisament dévoué pour l’entreprise puisque personne d’autre n’avait osé dire quoi que ce soit. Pourtant, Bertrand considère que son temps après 17h n’appartient à personne d’autre qu’à lui, pas même à Bill le tout-puissant. En plus, pourquoi Bill avait-il attendu jusqu’à aujourd’hui pour en parler à ses employés? Si ceux-ci avaient été mis au courant de l’urgence de ce projet plus tôt, ils auraient pu organiser leurs journées en conséquence et le projet aurait été prêt à temps. Mais ce qui le choquait davantage était la façon dont Bill avait posé la question. Au fait, était-ce vraiment une question? Bertrand pensait que non. Il pensait plutôt qu’il s’agissait d’un ordre lamentablement déguisé en question. Malgré tout, Bertrand avait peur d’être considéré comme l’employé le moins dévoué de la boîte, c’est sans doute pourquoi il s’était efforcé de faire disparaître les traits tendus de son visage en colère, et qu’il répondit “Non, non… pas de problème” en fixant son écran d’ordinateur afin que la frustration qui l’habitait ne soit pas détectée. Bertrand avisa sa conjointe qu’il n’aurait pas beaucoup de temps pour elle cette semaine puisqu’il aurait à travailler plus d’heures qu’à l’habitude. Il était toujours aussi frustré intérieurement, mais il essayait tant bien que mal de se convaincre que tout ça était normal et que c’était comme ça partout. Mais rien à faire, Bertrand se sentait vraiment sous l’emprise de quelqu’un d’autre, comme si quelqu’un avait décidé à sa place… et ce sentiment, il ne pouvait tout simplement pas le nier.

Les jours suivants

Tout comme ses collègues qui travaillaient sur le même projet, Bertrand arriva deux heures plus tôt qu’à l’habitude la journée suivante. Bertrand, étant le plus expérimenté de son groupe, agissait à titre non-officiel de chef d’équipe. Il orchestra le travail d’un peu tout le monde afin de s’assurer que tous poussaient dans la même direction. A 19h, Bill alla retrouver ses employés pour les encourager. « Wow! Ça travaille fort ici! Lâchez pas les gars, je compte sur vous autres! » . Ceci eut un effet bénéfique pour tous les employés, qui semblaient se nourrir de ce commentaire… comme si celui-ci rehaussait leur estime personnelle ou je ne sais quoi. Bertrand, de son côté, secouait la tête en signe de découragement et se mit à rire intérieurement. « Bons chiens… bons chiens… bahhh oui! C’est des bons chiens ça! ». Voilà comment la phrase de Bill avait résonné dans ses oreilles.

La mise en ligne

Vendredi midi, le projet était terminé et livré. On avait oublié de faire plusieurs tests pour assurer le suivi de la qualité et le code était toujours en grand besoin d’optimisation, mais on avait réussi notre mission qui était de livrer pour vendredi. De toute façon, Bill le tout-puissant était satisfait… que demander de plus? Pour récompenser ses employés de leur bon travail, Bill, avec toute la bonté qu’on lui connaît, organisa un souper dans un bon restaurant de la ville. « Je suis bien content de pouvoir compter sur des employés travaillants comme vous autres… vous avez fait du bon travail! Maintenant, mangez avant que ça refroidisse! ». Cette dernière parole conquérante prononcée par Bill, un peu à la manière d’un bon père de famille des années 50, provoqua acclamations et applaudissements parmi les employés. Un toast fut porté à la santé de la compagnie et tous attaquèrent leur assiette le coeur joyeux. Bertrand s’était contenté d’applaudir par politesse mais ne partageait visiblement pas l’enthousiasme de ses collègues. Lorsqu’il pris une bouchée de son steak saignant, il eut l’étrange et désagréable impression de savoir ce que la nourriture de son chien goûtait.

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8 commentaires sur cet article

Commentaires

  1. pm 20 Fev

    Je pense qu’il y a des employeurs qui demandent de faire des heures sup tout en étant vraiment reconnaissant envers ses employés sans les considérer comme de braves petits chiens.

    Je trouve que c’est un portrait pas mal mossade et pessimiste que tu nous dépeint ici.

    Si le boss prend le temps d’inviter le staff à un souper, il me semble que c’est un bon move… il est pas obligé.

  2. Frank 20 Fev

    J’ai des idées très arrêtées sur le sujet. Je sais que je peux paraître un peu extrémiste…mais bon c’est ça que je pense quand même.

    Des heures supplémentaires, ça se demande, ça ne s’impose pas. En ce qui concerne les tactiques de motivation à 5 cennes, je suis tout simplement incapable de blairer ça, désolé.

  3. Dan 20 Fev

    J’ai vu le dessin avant d’avoir lu le texte et je dois avouer que je ne m’attendais pas à ça.

    J’ai vécu les deux.

    Ma première job, je donnais au moins 30 minutes de mon temps personnel à tous les jours. J’étais sensé faire 37,5 heures mais en réalité, j’en faisait au moins 40… pour rien avoir en retour. Certains de mes collègues faisaient au moins 10 heures de plus par semaine et comme récompense ils avaient un bon sous-marin de Subway. Admettons qu’ils étaient payé en moyenne 15$/heure, ils donnaient 150$ à la compagnie qui elle leur redonnait 10$. Wow!

    Après ça, j’ai eu d’autres jobs où j’ai fait de l’over. Il y avait des rush de dernière minute et tout le kit mais tant que ça reste exceptionnel, je vois pas de problème là-dedans. C’est normal d’avoir à travailler plus qu’à d’autres moments en autant qu’il y ait une compensation au moins égale au salaire.

    Je pense que c’était la responsabilité à Bertrand à se lever et dire que ça faisait pas son affaire. Pas comme un chiâleux mais avec les bons arguments. Comme t’as dit, ils ont pas eu le temps de tester, c’est tout croche et tout le monde fini par être perdant là-dedans.

  4. Frank 20 Fev

    Mosus de bon commentaire ça Dan boy. C’est vrai que Bertrand a une bonne part de responsabilité là-dedans. C’était à lui de se lever au lieu d’endurer en silence. Mais malgré tout, Bertrand demeure selon moi la personne qui voyait le plus clair dans tout ce cirque.

    En passant, je tiens à dire que cette histoire était tout à fait fictive. Mais évidemment, les états d’âme de Bertrand, je les ressentais aussi.

  5. pm 21 Fev

    Dans l’histoire de Bertrand c’est écris où qu’il était pas payé pour ses heures? Mon commentaire s’applique dans le cas et seulement dans le cas où les gars qui ont fait des heures sup ont été payés pour les heures qu’ils ont fait. Donc le souper s’adonne à être un supplément et un remerciement. Si effectivement l’over était payé et que c’était un cas exceptionnel, je trouve que Bertrand est juste pas fait pour travailler dans ce domaine. Ça peut arriver à tout le monde d’arriver serrer et d’avoir à finir des projets rush, pour pouvoir être payé et pouvoir payer les employés. Ou peu importe quelle autre raison qu’il peut y avoir, une exception reste une exception.

    Si le souper remplace la paye, ben la c’est à Bertrand à mettre ses culottes et de dire qu’il est pas une pute de service. Si tu parles pas, t’as pas le droit de chialer après.

  6. pm 21 Fev

    En passant mettre les heures en banque ça compte comme une paye, parce que tu peux te faire un congé payé avec après …

  7. Alex 21 Fev

    Des heures supp, ca se paye soit en $$$ ou bien en temps. Mais peu importe le mode de paiement, les normes précisent que ca doit se faire à temps et demi.

    Après avoir fait des heures supplémentaires, parfois jusqu’à minuit le soir, ou bien la fin de semaine (pour m’apercevoir que mon poste de travail est vérouillé la fin de semaine…) et m’avoir fait répondre qu’on me payerait pas en taux et demi, j’ai décidé de faire le stricte minimum par semaine. Point.

    Tu en veux plus ? Paye moi en conséquence.

  8. Alex 21 Fev

    En passant, chapeau pour le virage dessins. Ca fait plus personnel que les images Google. (comme je vous l’avait déjà dit…)

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